Apprendre à déléguer : un acte de gestion (beaucoup plus) exigeant qu’il n’y paraît
- Sarah Jodoin-Houle

- il y a 18 heures
- 5 min de lecture
En gestion, la délégation fait consensus. C’est une compétence de base. On l’enseigne, on l’écrit, on la recommande. Sur papier, tout le monde est pour. Dans la pratique, en revanche, c’est souvent une autre histoire. En vrai, ça peut être inconfortable, inefficace… ou franchement exigeant.
La délégation est exigeante parce qu’elle met en jeu bien plus qu’une simple tâche à transférer. Elle demande de la clarté sur ce qui est attendu, de la réflexion en amont, une certaine structure. Elle suppose qu’on prenne le temps de s’assurer d’une compréhension commune, qu’on fasse confiance, qu’on accepte une part d’incertitude et qu’on ajuste en cours de route. Bref, elle repose sur une relation entre deux humains, avec tout ce que ça implique.
Et quand on ne s’y engage pas complètement, les impacts se font rapidement sentir dans les équipes.
Pas de délégation, pas de mobilisation
C’est aussi simple que ça.
(Bon, okay, il y a peut-être quelques nuances et zones grises, mais en vrai, c’est difficile de mobiliser sans gérer cet aspect.)
Sans délégation réelle, ce sont les trois leviers fondamentaux de la mobilisation qui s’effritent.
D’abord, le sentiment de compétence. Les personnes exécutent ce qui est attendu et livrent les tâches demandées, mais dans un cadre qui laisse peu de place à l’apprentissage réel. Le travail est souvent limité à l’exécution, sans occasions concrètes de monter en compétence : peu de tâches plus complexes, peu d’exposition à l’ensemble des enjeux, peu d’espace pour faire des liens ou comprendre le sens global de ce qu’elles font. À force, elles deviennent efficaces… sans nécessairement se sentir en progression ni en développement. Elles exécutent les tâches sans vraiment sentir qu’on leur fait confiance pour aller plus loin.
Ensuite, l’autonomie reste théorique. On parle d’autonomie, mais chaque décision est validée, chaque détail contrôlé. Rapidement, le message est clair : la marge de manœuvre est limitée.
Et la relation entre le gestionnaire et la personne en prend un coup elle aussi. Sans délégation réelle, la relation devient transactionnelle : je demande, tu exécutes. Il reste peu d’espace pour la collaboration, le soutien réel et le sentiment de faire partie de quelque chose.
À l’inverse, quand la délégation est pensée comme un levier de développement (claire, progressive et accompagnée), elle active ces trois moteurs en même temps. Et c’est là que la mobilisation prend racine. Dans la façon dont le travail est réellement partagé.
Déléguer en gardant le cap sur les objectifs d’affaires
La délégation n’est pas un exercice de développement déconnecté de la réalité opérationnelle. Elle doit être directement arrimée aux objectifs d’affaires de l’organisation.
Déléguer pour développer, oui! Mais pas n'importe quoi, n'importe comment.
Par exemple, déléguer un projet structurant à quelqu’un qui a envie de se développer peut avoir énormément de sens… si ce projet est directement lié à une priorité d’affaires : améliorer un processus clé, structurer un nouvel outil, prendre en charge un client stratégique, optimiser une façon de faire qui ralentit l’équipe.
À l’inverse, déléguer uniquement des tâches périphériques « pour faire grandir », sans lien clair avec les objectifs, peut créer de la frustration, autant pour la personne que pour l’organisation.
L’enjeu, ce n’est donc pas seulement quoi on délègue, mais pourquoi on le délègue. Quand le développement d’un talent et les besoins de l’entreprise se rencontrent, la délégation devient un véritable levier : la personne gagne en autonomie et en crédibilité, et l’organisation avance concrètement vers ses objectifs.
Déléguer avec clarté
Dans la majorité des situations que j’observe (et que je vis moi-même comme gestionnaire), le problème n’est pas la volonté de déléguer… mais le manque de clarté.
Le flou relatif à ce qui est réellement attendu : une exécution? Une recommandation? Une prise en charge complète? Et ce flou-là est bien plus fréquent qu’on ne le pense. On tient pour acquis qu’on se comprend… alors que ce n’est tout simplement pas le cas.
Le résultat? Le gestionnaire est déçu que la personne ne prenne pas plus d’initiative. De son côté, la personne est frustrée de ne pas avoir plus d’autonomie, sans se douter une seconde que le gestionnaire lui fait pourtant confiance.
Cla-ssi-que.
C’est exactement pour répondre à ce flou que j’utilise un outil simple (que j’ai d’ailleurs redécouvert récemment, pour être bien honnête) : une gradation claire des niveaux de délégation et d’imputabilité. L’objectif n’est pas de tout encadrer, mais de rendre explicite ce qui, trop souvent, reste implicite.
Ces niveaux permettent de nommer concrètement où la personne est rendue pour une tâche ou une responsabilité donnée. Est-ce qu’on est dans l’exécution guidée? Dans une autonomie encadrée? Dans la formulation de recommandations? Ou dans une prise de décision complète? Mettre des mots sur ces zones évite bien des malentendus… des deux côtés!
Les 6 niveaux d’imputabilité |
Niveau 1 – Exécution guidéeRéaliser la tâche selon des consignes précises. Validation requise. |
Niveau 2 – Exécution encadréeRéaliser la tâche de façon autonome dans un cadre défini. Validation du livrable. |
Niveau 3 – Production autonomeProposer un premier jet ou une approche à partir d’un objectif clair. Ajustements possibles. |
Niveau 4 – RecommandationAnalyser l’information, proposer des options et formuler une recommandation. |
Niveau 5 – Décision sur la tâchePrendre les décisions liées à la tâche et en assumer le résultat. Informer du résultat. |
Niveau 6 – Amélioration continueOptimiser la tâche, ajuster les façons de faire et en assurer la qualité dans le temps. Décider si et quand il est pertinent d’informer des résultats. |
Important : toutes les tâches n’ont pas à atteindre le niveau 6, même pour les postes plus seniors. L’enjeu, ce n’est pas la performance héroïque. C’est l’alignement. |
J’aime aussi ajouter une dimension de développement et prendre le temps d’en discuter avec la personne : où est-ce qu’on est aujourd’hui? Où est-ce qu’on souhaite aller progressivement? Intégré à un plan de développement individuel, cet outil devient un vrai levier de progression, autant pour l’autonomie que pour la qualité de la collaboration.

Le rôle clé du gestionnaire mobilisant
Cela dit, aucun outil ne fonctionne sans la bonne posture.
Le rôle du gestionnaire mobilisant n’est pas d’appliquer une recette ni d’adopter une posture figée. C’est être capable d’ajuster sa façon de gérer, en fonction des personnes, des contextes et des enjeux d’affaires. Déléguer demande donc une présence active. Clarifier les attentes. Nommer le cadre. Être explicite sur le niveau d’autonomie attendu, ce qui peut être décidé et ce qui doit être validé. Et surtout, prendre le temps de s’assurer que la compréhension est partagée, sans présumer que c’est le cas.
Cette posture repose aussi sur l’ouverture et la collaboration, ainsi que sur la capacité d’ajuster en cours de route, de se dire les choses, de se réaligner sans que ça devienne un enjeu de contrôle ou d’ego.
En fin de compte, déléguer, ce n’est ni une technique à maîtriser ni un point à cocher dans une liste de bonnes pratiques. C’est une façon de travailler ensemble. Une façon de structurer le travail, de partager le pouvoir décisionnel et de faire évoluer les rôles au fil du temps.
Quand la délégation est claire, alignée et assumée, elle transforme la dynamique d’équipe. Le travail ne repose plus sur quelques personnes clés. Les décisions circulent. Les responsabilités sont partagées. Et l’organisation devient capable d’avancer sans s’essouffler.
Ce n’est pas parfait. C'est toujours un peu à recommencer. Mais c’est souvent là que se joue la différence entre une équipe qui exécute… et une équipe réellement mobilisée.
Pour en savoir plus sur la mobilisation, consultez notre article!
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