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  • Sarah Jodoin-Houle

De pénurie à CRISE de la main-d’œuvre : mais QUE se passe-t-il?

Dernière mise à jour : août 23

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Le sujet revient dans pratiquement toutes mes conversations depuis bientôt un an : lors de cafés RH avec des collègues consultants ou de rencontres de réseautage, dans mes soupers de famille et, surtout, avec tous nos clients.


«Coudonc, comment ça se fait que la pénurie de main-d’œuvre soit rendue si généralisée alors qu’on est encore en pleine crise sanitaire?»

«Avant, on réussissait quand même à recruter, mais là… on est carrément obligé de refuser des contrats.»

«On ne sait plus quoi faire… à tout bout de champ nos employés se font offrir des jobs avec des salaires vraiment plus élevés. On n’est pas capable d’accoter ça.»

Je ne suis pas sociologue, ni économiste. Comme la plupart des gens, j’avais une vague idée des raisons qui sous-tendent la pénurie de main-d’œuvre. En bonne consultante, j’avais lu (et relu), en 2019, l’étude de la BDC sur le sujet. Je savais que la croissance des PME était menacée, que certains secteurs étaient plus à risque, que les boomers allaient continuer à prendre leur retraite, qu’il fallait trouver des solutions. Mais tout ça, c’était avant. Avant qu’on parle de crise de la main-d’œuvre. Parce que là, j’ai l’impression que la pandémie a fait tomber le premier domino d’une longue chaine de réactions socioéconomiques.


Et puisque le marché s’enflamme et que chacun y va de son analyse, j’ai voulu creuser le «pourquoi» du «comment» derrière l’exacerbation de cette pénurie de main-d’œuvre. Parce qu’en analysant ce qui se passe, on est capable de mieux se positionner pour l’avenir (du moins, un peu mieux).


Spoiler alert (vous l’aviez sans doute déjà compris mais j’insiste tout de même pour vous vendre le punch) : la situation est loin d’être temporaire.


La situation de l’emploi comparée à «l’avant pandémie»

Dans le bulletin sur le marché du travail au Québec, daté de juillet 2021 et produit par Emploi Québec, le constat est sans équivoque : le niveau d’emploi est maintenant à 98,8 % de celui de février 2020. Les 825 900 emplois perdus, au sommet de la crise, sont déjà chose du passé – ou presque.


Parmi les emplois qui ne sont pas encore « revenus », on compte davantage de postes :

  • à temps partiel,

  • occupés par des femmes,

  • appartenant à certains secteurs comme l’hébergement, la restauration, le transport et l’entreposage, la fabrication…

En contrepartie, on observe une croissance de l’emploi dans plusieurs secteurs : services d’enseignement, finances, assurances, immobilier, services professionnels, scientifiques et techniques…


Grosso modo, la reprise économique va bon train. Ce qui risque de la freiner… c’est le manque de main-d’œuvre. En juillet 2021, le taux de chômage au Québec était l’un des plus bas au pays à 6,3 %. À titre de rappel, avant la pandémie, en février 2020, ce taux (historiquement bas) était fixé à 4,5 %.


J’ai emprunté à Statistique Québec ce graphique qui présente l’évolution du taux de chômage durant la 1ère année de la pandémie :


Celui-ci, qui présente l’évolution du taux de chômage (Québec, Canada, Ontario et États-Unis) de 1976 à 2020, je l’ai emprunté à Le Québec économique :


Pssst : avant 1976, on ne colligeait tout simplement pas ce genre de données au Canada. C’est pour ça que tous les articles parlent de taux de chômage «les plus bas depuis 1976».


Ça donne de la perspective, hein?


Emplois vacants : la faute de la PCRE?

En juillet 2021, on comptait entre 150 000 et 180 000 postes vacants, rien que dans notre belle province. Il s’agit d’une hausse significative du nombre d’emplois vacants (+14,4 % par rapport à l’an dernier).


Les secteurs les plus affectés?

Il convient également de noter que le problème est inégal d’une région à l’autre. Je lisais récemment un article de Louis J. Duhamel, dans Les Affaires, qui disait que dans certaines régions, des entreprises militent pour empêcher l’attraction de nouvelles entreprises «de peur d’avoir à partager le maigre bassin de main-d’œuvre disponible».


Mettons que la pression est forte.


Or, malgré un taux de chômage plus qu’acceptable (vous avez vu les stats comme moi!), on continue d’entendre que la PCRE est à l’origine de l’exacerbation de la pénurie; que l’aide gouvernementale n’a pas été donnée sous la bonne forme; que c’est donc épouvantable de payer les gens 2000 $ par mois à ne rien faire; que le monde est paresseux et que les jeunes ne veulent pas travailler. Et je ne parle pas juste des commentaires weird que l’on voit sur les réseaux sociaux.


Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) demande au gouvernement d’abolir le programme sous prétexte que certains travailleurs préfèrent encaisser leur PCRE plutôt que de contribuer à la société en allant travailler. Je ne sais pas comment ils font leurs calculs, mais il me semble que le discours ne tient pas la route #sorrynotsorry.


Oui, il reste des gens qui reçoivent de l’aide d’urgence au Québec (128 670 personnes pour être presqu’exacte). Mais sur le marché du travail, c’est un peu plus compliqué que : 1 travailleur au chômage 1 poste vacant.


D’abord, certains secteurs ont encore de la difficulté à remonter la pente. Je pense aux milieux artistique et touristique, par exemple. Ensuite, certains emplois demandent tout de même des qualifications de base et, puisqu’on est humain, une certaine prédisposition à faire les tâches. En d’autres mots, ce n’est pas parce qu’on affiche un poste d’assistant social que n’importe quel humoriste sur la PCRE peut faire l’effort d’appliquer, si bien intentionné soit-il.


Je ne dis pas que tout le monde sur la PCRE est de bonne foi ni que personne n’abuse. Mais de là à blâmer le programme pour la crise de la main d’œuvre… il y a un pas à franchir. Et pendant qu’on y est, souvenons-nous que la PCRE remplace l’ancien programme de chômage. Elle est un peu plus généreuse, certes, mais pas moins essentielle. Et puis, elle offre maintenant un filet social aux travailleurs autonomes, ce qui manquait cruellement avant la crise. Je ne veux pas avoir l’air parano, mais… le CPQ ne cherche-t-il pas à limiter les hausses des cotisations salariales de ses membres?


Ce que je comprends du message : N’investissez pas dans le filet social, n’haussez pas nos cotisations au programme. Donnez de l’argent aux entreprises des les secteurs les plus touchés, à savoir l’aéronautique, le tourisme, l’hébergement et la restauration. Bref, investissez dans Bombardier et Air Canada!… Ok, j’exagère un peu (si peu). C’est juste que ça vient me chercher, t’sais.


N.B. Je n’ai rien contre le CPQ. Vous remarquerez d’ailleurs que je les cite à plusieurs reprises dans cet l’article. Mais il faut admettre que le lien qu’ils font entre PCRE et le manque de personnel est, à tout le moins, questionnable…


Mais bon, je m’égare. Revenons-en à la crise de la main-d’œuvre.


Une question sociodémographique

Quoi qu’on en dise, si la guerre des talents a grimpé d’un cran (ou 3!) récemment, c’est, selon moi, essentiellement pour des raisons sociodémographiques.


Le vieillissement de la population